Descartes, une philosophie pour tous ou pour chacun ?

par Jean-Marie Beyssade

Résumé

Le moment cartésien en philosophie est lié à l’universalité de fait qui constitue la modernité : l’explosion d’une nouvelle science de la nature, qui entend pousser à ses ultimes conséquences physiques l’usage de la méthode mathématique, et, appuyée sur ses développements, l’espérance d’un progrès technique indéfini qui nous rendrait «comme maîtres et possesseurs de la nature». Nous, mais qui, «nous» ?

L’originalité de Descartes, acteur parmi d’autres dans ce grand’œuvre collectif est d’avoir gardé l’antique exigence d’un fondement, philosophique et même métaphysique, et de l’avoir cherché dans «l’esprit humain», ses certitudes et ses limites, la conscience de sa finitude et sa visée théorique et pratique d’infini : «Je pense, donc je suis». Le moi qui pense est bien, d’un côté, le sujet de la science moderne qui progresse dans la longue durée des générations : «Je suis une chose qui pense, c’est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison». Mais chacun est aussi bien un sujet individuel, affecté différemment selon les habitudes de son pays, de sa langue, de sa religion, selon les affections de son corps, d’abord et surtout, avec lequel il compose «quelque chose d’un», unum quid. «Je suis une chose qui pense, c’est-à-dire aussi qui imagine et qui sent».

L’œuvre scientifique de Descartes a connu d’éclatants succès, et des échecs mémorables. Mais son œuvre philosophique garde son tranchant en invitant chacun à se situer par rapport à une histoire qui est la sienne tout en la dépassant. «Pour chaque homme en particulier il n’est pas seulement utile de vivre avec ceux qui s’appliquent à cette étude, mais il est incomparablement meilleur de s’y appliquer soi-même».