Les dangers de la connaissance de soi. Critique épicurienne d’une illusion

par Pierre-Marie Morel

Résumé

La philosophie grecque et romaine est souvent présentée comme l’âge d’or de la connaissance de soi. Socrate en incarne l’idéal et Michel Foucault en a montré les différentes figures sous la forme de ce qu’il a appelé « culture de soi ». C’est oublier que l’Antiquité a envisagé une autre façon de chercher à se connaître soi-même, qui précisément ne cultive pas le soi, mais travaille à en saisir les limites et la fragilité, dans les situations morales, politiques, affectives où il est tout à la fois mis à l’épreuve et révélé à lui-même. Pour Épicure et Lucrèce, le soi a pour particularité d’être directement soumis aux aléas des mouvements de la matière (l’âme est corporelle et indissociable du corps) et d’être mortel (l’âme se disperse avec l’ensemble de l’agrégat corporel). Le secret de la vie heureuse ne réside donc pas dans une valorisation de l’identité personnelle, mais dans la prise de conscience des illusions sur lesquelles repose une telle attitude. Accepter la vulnérabilité du soi, c’est comprendre ce qui nous lie au corps et ce qui nous expose aux mouvements de la matière. C’est aussi accepter d’être mortel. C’est, enfin, circonscrire la sphère de ce qui dépend de nous, de sorte que nous puissions agir.

À partir et au-delà des arguments proprement épicuriens, on entrevoit ainsi les dangers auxquels nous expose l’illusion d’un soi que l’on prendrait pour une chose ou une substance, alors qu’il n’est peut-être qu’une relation.

Intervention de Pierre-Marie Morel au cours de la Journée de la solidarité humaine 2012 : Se connaître soi-même, pourquoi ? comment ? (voir la vidéo)