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Y a-t-il une éthique musicale ?
4 octobre 2002, Université René Descartes Paris 5, Institut de Psychologie Ethique et Musique. Dans les discours contemporains sur les pratiques musicales, on a perdu l’habitude d’associer ces deux termes, si ce n’est pour poser, dans le contexte d’un processus de mondialisation irréversible, les épineux problèmes du droit d’auteur et des nouvelles technologies de diffusion. Il n’y a pourtant pas à chercher bien loin pour trouver le point où ces deux dimensions entrent en résonance. Dans l’ethos d’une musique, ceux qui ont l’oreille exercée entendent encore quelque chose de l’éthique comme manière d’être, forme de vie ou tempérament, qualité spécifique aux mœurs d’un individu ou d’un groupe humain. Ainsi l’atmosphère affective, la tonalité générale d’une œuvre ou d’une interprétation, peuvent se penser comme le prolongement d’une démarche personnelle ou l’expression d’une valeur morale ; un trait de style peut susciter une appréciation ou une valorisation subjective où se dessine une idée de l’humain et de la communauté ; une catégorie esthétique peut nous renvoyer à une catégorie éthique. On a alors affaire à un processus de subjectivation indissociablement éthique et musical, qui renvoie tout à la fois à la culture de soi, à la formation du caractère, au développement de dispositions spirituelles, et aux représentations, aux formes d’expression et aux valeurs collectives d’une culture ou d’un groupe. Schiller pouvait encore reconnaître dans l’art une propédeutique à la liberté qui, en formant le goût et le jugement du citoyen, serait un facteur de progrès humain et d’harmonie sociale, et qui à la rigueur pourrait nous dispenser complètement de l’éducation morale. Ce temps-là est passé, et ce genre de discours semble à beaucoup d’entre nous aussi désuet que la notion même d’“éducation morale”, ou que celle, popularisée par Tolstoï, d’une mission morale de l’art. Aussi la question est-elle peut-être moins de savoir si la musique, comme telle, est susceptible de servir les fins de la morale (“la musique adoucit les mœurs”, catharsis, engagement de l’artiste, etc.), que de comprendre comment les catégories éthiques peuvent encore être mobilisées dans l’activité musicale elle-même, pour entretenir ses modes de production, de circulation et de réception. Cette interrogation recoupe plusieurs questions : celle de l’expression musicale et plus particulièrement du rapport entre forme et structure musicale d’une part, et expression d’autre part (affects, sentiments, etc.), celle de la fonction des valeurs et des idéaux esthétiques et moraux dans le processus créatif, mais aussi dans la relation entre le créateur ou l’interprète et son public, enfin celle du lien entre la musique et la culture religieuse ou spirituelle où elle s’inscrit. Ces questions nous imposent un double détour par l’histoire des discours sur la musique (discours philosophiques, esthétiques, anthropologiques) et par l’étude des musiques traditionnelles. Table ronde - L’ethos musical : tradition et modernité Les catégories morales sont mobilisées à deux niveaux dans les musiques dites “traditionnelles” : dans leur contenu, et dans la forme de leur partage et de leur réception. Dans leur contenu : les valeurs morales sont en effet étroitement liées à des valeurs proprement musicales, quoique de façon parfois fort équivoque. Dans leur forme : car si la tradition se définit par une pratique de la transmission, cette transmission est elle-même indissociable d’une éthique qui en est comme le régulateur. Mais la musique peut également apparaître, à l’inverse, comme un révélateur de la morale. Il y aurait donc, non seulement un ethos proprement musical, mais encore une manière d’envisager l’éthique à travers la musique ou à partir d’elle — au point de définir quelque chose comme une éthique musicale.
Table ronde - Le propre et le commun : la musique comme médiation La musique n’existerait pas sans les multiples médiateurs qui travaillent à l’installer parmi nous. Le cas des musiques traditionnelles ou “ethniques” est particulièrement intéressant, puisqu’il met en jeu, plus qu’une diffusion, un transfert et parfois une traduction. Les enjeux éthiques d’un tel processus sont manifestes : comment présenter la musique de l’autre sans la dénaturer ni la figer dans son altérité ? La question peut d’ailleurs se poser au sein d’une même société, lorsqu’un musicien entreprend d’acclimater dans sa propre musique des éléments issus de cadres esthétiques, sociaux ou ethniques a priori hétérogènes. C’est alors le processus même de création musicale qui suggère une certaine idée de la communauté humaine. Déjà au niveau de l’individu lui-même et de l’organisation de son univers sonore, la représentation de “La Musique” se constitue sur un certain nombre de partages fortement chargés de connotations morales : “bonne” et “mauvaise” musique répondent ainsi, sans nécessairement les recouvrir, aux catégories de la musique du “nous” et de celle des “autres”. Reste à s’interroger sur une énigme : que la musique puisse, chez certains individus ou dans certains contextes, se présenter comme une pure émotion ou un plaisir momentané, coupé de toute implication morale. Cette question rejoint, d’une autre manière, celle soulevée dans la première table ronde concernant le devenir de l’ethos musical dans notre modernité.
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