Lire Montaigne : entre crise de l’humanisme et nouvelles formes de pensée morale

par Jean-Charles Darmon

Résumé

« Les autres forment l’homme; je le récite et en représente un particulier bien mal formé (…) ». S’il est un auteur qui se refusa à vouloir « changer l’homme » en lui assignant des modèles et des normes, ce fut assurément Michel de Montaigne. Pis encore : Les Essais s’inscrivent dans une crise de l’exemplarité morale sans précédent, et dramatisent cette crise avec une intensité inouïe (au point que la tentation à longtemps été forte, au siècle suivant, de faire de Montaigne un sceptique détruisant toute morale). Mais le paradoxe est bien que la lecture de Montaigne fut perçue par des générations de lecteurs comme un apprentissage sans égal en matière d’éthique; comme une matrice d’expériences de pensée régénérant en profondeur la manière de « faire l’homme » ; d’être ami avec soi-même tout en réajustant sans cesse son rapport personnel à l’éthique du vivre ensemble. Et cela, sans jamais prétendre assurer un fondement stable et universel à la morale.

En ressaisissant certains gestes caractérisant les grandes lectures de Montaigne à l’âge classique (et tout particulièrement celle de Saint-Evremond, si différente de celles de Pascal ou de Malebranche), on essaiera de cerner ce qui fit l’exemplarité paradoxale et la place singulière des Essais dans le «patrimoine moral » de ceux que l’on nommera plus tard les « moralistes », aux antipodes de tout moralisme, pour ne rien dire de la « moraline » qui sur nous régulièrement dégouline.