Orthodoxie et individualisme religieux en Inde

par Michel Hulin

Résumé

Vu de l’Occident, l’hindouisme abonde en paradoxes. D’un côté, il comporte une structure intellectuelle et institutionnelle extrêmement contraignante. Une notion comme celle de Dharma ou Ordre universel (supposée révélée de toute éternité dans le Veda) englobe aussi bien le cours des astres et les âges du monde que la division de la société en quatre classes hiérarchisées ou les phases du déroulement d’une vie humaine idéale. De l’autre, cependant, on ne trouve personne pour veiller au respect de cet Ordre : ni pape, ni patriarche. Il n’y a pas non plus, à proprement parler, d’Église mais une multitude de communautés religieuses ou « sectes », les unes répandues dans l’Inde entière et d’autres de caractère « provincial » ou même « local ». Certains temples sont ouverts à tous mais d’autres sont réservés aux fidèles de telle ou telle caste. En fait, chacun fréquente le temple de tel ou tel dieu, aussi bien à l’occasion des fêtes religieuses qu’à sa propre convenance, ou encore accomplit ses dévotions chez lui. Quant aux croyances, elles s’étagent par transitions insensibles du polythéisme le plus échevelé au monothéisme strict ou au panthéisme. Dans un climat général de relativisme, inspiré par l’idée que le monde est engagé aujourd’hui dans une ère de décadence, la seule valeur universelle paraît être celle de la non-violence, mais elle aussi est interprétée de manières très diverses par les groupes et les individus. Cette extrême souplesse de l’hindouisme concret – en fort contraste avec ses assises doctrinales supposées – lui vaut d’être constamment réinterprété au fil de l’évolution de la société et d’éviter, au moins jusqu’à aujourd’hui, toute espèce de conflit aigu entre tradition et modernité.