Sur les bases neurobiologiques de l’éthique

par Jean-Luc Petit

Résumé

Longtemps avant la formation d’une science capable d’explorer le fonctionnement du cerveau humain, des philosophes ont voulu dériver l’éthique d’une connaissance rationnelle de la nature humaine et non de principes transcendants. Aujourd’hui, à l’heure où les neurosciences se sont acquises un droit d’accès aux activités mentales de la cognition et songent à étendre leur domaine aux interactions sociales, on pourrait croire que les ambitions philosophiques d’antan vont céder la place à un programme scientifique. Ce programme aura pour objet une naturalisation de l’éthique sur la base de la connaissance des corrélats cérébraux des normes régissant le comportement, normes dont la paix sociale dépend de l’observance par les agents. Qu’une telle relève de la spéculation par une nouvelle « science morale » est imminente, quelques-uns, notamment chez les scientifiques, sont persuadés. Toutefois, si l’on regarde aux recherches sur les corrélats neurophysiologiques des émotions morales et du jugement de valeur, domaines pertinents pour une éventuelle naturalisation de l’éthique, les données sont loin de pouvoir légitimer cette croyance. De sorte qu’elle garde un caractère idéologique la mettant sur un pied d’égalité avec la croyance de ceux qui doutent de la possibilité d’une éthique déduite de la nature humaine. Situation paradoxale : la prétention de déduire s’affirme avec une arrogance à la mesure de l’ignorance des mécanismes sous-jacents, tandis que dès qu’on lève le voile sur ces mécanismes, cette prétention s’amenuise jusqu’à un conformisme à l’égard des critères traditionnels de la moralité qui fait regretter les audaces des philosophes !