D’un profil haut de Péguy, journaliste d’éternité, en prophète d’Israël et du malheur d’être

par Roger Dadoun

Résumé

L’œuvre de Péguy est traversée en permanence par une confrontation avec l’histoire. Des essais tels que Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne ou Véronique, dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, se présentent comme une dramaturgie tragique – les échanges ironiques et rationnels engendrant des effets bouleversants, pathétiques. Si le « païen » s’emboîte dans le moderne, et le « charnel » dans le spirituel, et réciproquement, c’est que Péguy s’inscrit dans la lignée de « cette profonde et capitale idée bergsonienne que le présent, le passé, le futur ne sont pas du temps seulement mais de l’être même ». (Le verbe « être » – par quoi Yahvé se définit dans l’Exode : « Je suis qui je suis » – rassemble en hébreu les trois dimensions passé-présent-futur : « Je suis qui je suis qui je fus qui je serai » – principe du prophétisme).

La pensée de Bergson est pour Péguy une opération de « désentrave », une « libération », fondée sur la « durée ». C’est elle, d’abord, qui légitime le rapprochement fort entre Péguy et les prophètes d’Israël, que soutiennent de frappantes convergences : l’écriture, le malheur, comme structure fondamentale de l’être, dénonciation des « puissances » et dominations, exaltation des figures de Dieu, justice, espérance et mystique. La liaison ainsi établie trouve une saisissante illustration dans le portrait que trace Péguy de Bernard Lazare, « l’un des plus grands parmi les prophètes d’Israël ». En décrivant l’écrivain anarchiste, initiateur de l’affaire Dreyfus, « affaire de mystique », comme un « athée ruisselant de la parole de Dieu », Péguy nous invite à y repérer une certaine image de lui-même – poignante et pugnace élévation de sa pensée visant à transformer le monde en « cité harmonieuse ».