Les avatars d’un affect oriental : hâl et tarab, du concert spirituel à la nouba

par Jean During

Dans les cultures musulmanes, la principale fonction de la poésie et plus encore de la musique, est de produire un effet (tathir) qui transporte l’auditeur d’un état à un autre. Plusieurs termes tentent de cerner cet effet ou affect (tarab, saltana, ahwâl, dard, ogham, ilhâm, ân…) mais celui qui prévaut dans la musique est celui de hâl (littéralement : « état »). Ce terme a été probablement emprunté au soufisme et à la terminologie de l’audition spirituelle (samâ’). Il s’agit d’un éclair qui frappe le sujet durant un instant, et se retire en éveillant un sentiment de nostalgie.

Dans la mystique, cette « modalité de l’instant » est le pôle complémentaire de la « station » spirituelle, le maqâm, sur laquelle on se maintient dans la durée. Ce n’est pas par hasard que ce terme se soit aussi imposé dans la musique, au sens de « mode ». Sur le plan esthétique ces deux modalités déterminent des stratégies de performance, des attentes et des affects musicaux différents. Cependant, la définition et le contenu du hâl varie selon les publics, et rejoint souvent le tarab, une émotion moins subtile et moins personnelle qui s’étend sur la durée et qui est visée par certaines musiques. Face à ce flottement, la critique du hâl déplace la question des affects musicaux vers celle de l’authenticité (de l’objet, et surtout du sujet) comme critère essentiel de la traditionnalité. Quelles sont les conditions de validité du hâl, et dans quelle mesure il est lié à la forme musicale, ou à une éthique, en quoi il se distingue de l’émotion tarab, autant de questions dont on propose de débattre avec quelques anecdotes et exemples musicaux.